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Une robe à carreaux

  • infoyoga38
  • 10 juin
  • 3 min de lecture

Rose, ma grand-mère, était une femme triste. On dit en médecine chinoise que des poumons malades évoquent la tristesse. Ma grand-mère était asthmatique, ma mère qui me portait était triste. Parfois, la nuit, je me réveille. Le cadran indique 4 heures du matin. L’heure des poumons.

Ma mère qui m’a portée a oublié. Elle ne sait plus. Elle m’a portée. Parfois la nuit, elle se réveille, ouvre la porte, c’est l’hiver déjà? Il est 4 heures du matin. Il fait froid. Elle tousse. Rose sa mère aussi toussait.

Rose-de-Lima son prénom. Lima. Rose est allée nulle part. Toujours ses pieds dans des souliers refermés. Rose, restée sur la galerie. Porte son visage de papier glacé et une robe à carreaux. Ses lèvres dessinent un arc vers le bas. J’ai connu ma grand-mère Rose qu’en noir et blanc. Dans une robe sur un bout de papier. Des plis grossiers à la taille dans un épais coton. Une manche courte repliée sur ses bras charnus que j’imagine en leur creux, là où la chair est flasque ou juste fatiguée, l’odeur capiteuse. M’auraient-ils prise seulement, ses bras?  Se laissait-elle à prendre, enlacer, toucher, humer? Rose en avait peut-être plein les bras.

Elle ne regarde pas la caméra ni Alfred son mari assis sur la rampe veston cravate souliers en cuir vernis. Rose et sa robe à carreaux. Rose et ses mains larges et sans vernis. Ne regarde pas la caméra ni son mari. Ses mains exsangues sur la rampe tant elle s’y appuie. Le menton s’égare quelque part, la nuque se cambre. Poitrine gorge thorax se projettent vers l’avant. Rose se décale, se disloque. Comme des envies de fuite.

Rose s’est mise à tousser par petites quintes, petites bouffées, des bouquets de contrariétés. À demi assise dans son lit, la paume ouverte au petit matin, elle récoltait des rêves creux. Sa main recueillait un crachat jaune, âcre. Rose… n’est pas une couleur, n’était pas faite pour la terre, la ferme Rose!, la respirer, ravaler sa poussière à grosses goulées. La nuit expectorer le jour. Le jour balayer sous le tapis. Non, Rose n’est pas une fleur. Ne pas s’enfarger, les yeux en fuite vers l’horizon. Rose est morte, une nuit trop blanche d’un jour âcre. Ma mère sa fille avait quatorze ans. La douleur crue comme du sang. Rouge. Rose est partie. Les mains dévastées de ma mère sa fille. Les premières règles entre ses cuisses. Ma mère ne sait plus les coulisses de sang séché le long de sa cuisse. Elle ne sait plus, elle m’a portée. Ma mère qui m’a portée a oublié. 

Me reste un bout de papier glacé. Entre mon pouce et l’index, Rose file, glisse. Mes doigts se désolent. Mes ongles s’écorchent à trop rattraper le papier sur le sol. Mes yeux pris dans le dédale des carreaux. Dans les replis de sa robe sans attrait ni éclat. J’aimerais voir dans son amanchure du dimanche, une obstination. N’a-t-elle pas joint les mains en prière à l’église et façonné la pâte pour la tarte à la rhubarbe vêtue de sa même robe? J’aimerais croire en ses envies de fuite. Ses mains larges, fières et sans vernis. Croire que là sur la galerie, le retrait du sang dans ses mains pétille, tant sur la rampe elle s’y appuie. Tant elle fait peser sur cette rampe de bois ce qui la tire vers l’avant poitrine gorge thorax tout son corps se tend. J’aimerais croire, voir Rose, l’approcher, la humer. Ma tête en son creux, sentir. Oui, Rose respire.


 
 
 

4 commentaires


Diane
12 juin

Avec des mots justes, tu nous invites à voir et comprendre cette grand-mère ainsi que cette époque pas si lointaine où la vie était difficile. Il n'était pas facile de vivre, même malade , c'était le travail d'abord, pas de temps pour soi, la tendresse on y pensait pas et le rêve un luxe. Très beau texte

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infoyoga38
13 juin
En réponse à

L'époque où il était normal, voire valeureux, de se taire n'est effectivement pas si lointaine. Ç'a laissé quelques traces en tous cas chez moi. ;)

Merci pour tes mots, Diane.

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Chantal
10 juin

Nos mères et nos grands -mères, ces femmes qui se sont fait imposer une façon de vivre n’ont pas eu le temps d’être affectueuses. Mes souvenirs de ma mère sont des souvenirs d’une femme qui s’occupait de la maison et dès qu’il lui a été possible d’aller travailler, elle l’a fait. Elle a démontré sont affection en nous achetant des cadeaux…C’est difficile de donner quelque chose qu’on a jamais reçu.

Merci Nathalie pour ce beau texte.

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infoyoga38
11 juin
En réponse à

Ton témoignage me touche. Acheter des cadeaux...On peut pressentir une longue filiation jusqu'à ce geste.

Merci Chantal.

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© les mots dits, Nathalie Nadeau, 2025.

   

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