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Le silence ne se pose pas sur les objets

  • infoyoga38
  • 8 oct.
  • 4 min de lecture

Je suis assise sur la banquette avant de la voiture. L’homme qui est à ma gauche conduit. Je le regarde pas. Sa chevelure est noire, épaisse.

Je perçois du coin de l’œil sa main droite sur le volant, ses jointures, son avant-bras velu. Je dis velu dans ma tête mais c’est poilu que je veux dire. Cet homme-là, je le connais pas. Je dis velu pour être polie même si je dis rien, mais il est poilu.

Le soleil plombe dans l’habitacle. Je porte des shorts. Une paire de shorts courts. Je sais pas ce que je fais à l’avant. Mes cuisses collent à la banquette. Je vais pas les soulever, je vais pas les détacher de la cuirette même si elle est brûlante. Ça ferait un bruit de velcro. Non, je reste scotchée. Ça ruisselle sous mes cuisses, j’aime pas ça. Ma sœur aussi porte des shorts. Elle est assise à l’arrière avec ma mère. Ma mère porte des jeans. C’est pour cacher ses varices. Pourquoi c’est moi à l’avant?

On a crevé. Je veux dire la roue de l’auto. On s’est retrouvées sur le bord de la 116 à pas savoir quoi faire. Ma mère, elle savait pas. Elle restait là, sur l’accotement, les pieds figés dans la gravel malgré la masse d’air qui la bousculait à chaque véhicule qui passait. Quand une voiture s’est arrêtée.

Va, va en avant, à côté du monsieur, elle a dit ma mère. J’ai senti ses doigts me pousser dans le dos. Mon corps et moi, on voulait pas. On s’est raidis. Mes pieds ont pressé dans le gravier pour faire contrepoids à sa main. Qui m’a poussée à nouveau, ses doigts dans mon dos.

L’arrière de mes cuisses suinte et une odeur d’eau de Cologne m’envahit. Ou c’est peut-être le sent-bon en forme de sapin accroché au rétroviseur qui chauffe au soleil. J’aime pas les parfums. C’est comme des intrus. Mais j’aime les sapins, leurs aiguilles toujours vertes en hiver.

Il y a une ombre sur ma cuisse.

Je regarde le sent-bon sur le rétroviseur. Les contours du sapin sont ronds. Selon la direction du soleil, ça peut pas être le sapin qui se projette sur ma peau. C’est plus à gauche. La main de l’homme est refermée sur le volant. Ce sont ses jointures qui ressemblent aux contours du sapin. Son poing refermé se dessine sur ma cuisse, j’ai ses jointures imprimées sur ma peau. Je retiens ma respiration. J’essaie de pas trop respirer l’eau de Cologne à plein nez.

J’entends l’auto qui roule sur l’asphalte et celles qui nous dépassent. Ça va vite sur la 116. C’est pas comme le temps. Je le trouve long assise en avant. Qu’est-ce qu’on dit à un inconnu? Ma mère parle pas. Elle a même pas prononcé un mot. Peut-être bonjour merci quand elle s’est assise à l’arrière. La voiture s’est mise à rouler sur l’accotement, ç’a fait un gros bruit les pneus dans la gravel, personne a parlé. Là, on roule sur l’asphalte. Et j’entends pas ma mère. J’entends pas sa voix. Ma mère devrait dire à l’homme où aller, où nous déposer. Je l’entends pas s’entretenir avec l’homme qui nous laissera où maman? où nous mène l’homme qui nous dépanne? celui qui tient le volant? J’entends juste ma respiration, j’entends mon silence. Sept fois tourner sa langue avant de parler. Je connais pas les mots à dire aux grandes personnes. Tourner dix fois sa langue dans sa bouche. T’en es où maman?

L’homme déplie ses doigts sur le volant. Des poils noirs couvrent les phalanges.

Ma mère, est-ce qu’elle va dire quelque chose? Je peux la voir dans le rétroviseur côté passager. L’air de ne pas tourner sa langue. L’air de rien. Elle a pas l’air de ne rien dire. Elle a l’air de ne pas avoir crevé. Elle a l’air d’aller au centre d’achats.

Les doigts de l’homme s’allongent un à un au-dessus du volant. Quand une articulation se déploie, la peau se distend et s’agglomère en petites rides autour des jointures. On dirait des yeux au milieu des doigts. Je regarde sur ma cuisse, l’ombre aussi se déploie. Elle s’allonge, elle s’étire, la main est large, elle couvre toute ma cuisse. Les doigts longs sur ma peau sont des tentacules, elles s’impriment sur mes shorts, s’incrustent, scrutent jusqu’à la lisière de ma culotte.

Dis quelque chose maman. Dis-lui que tu t’es trompée, que c’est toi qui devrais être assise en avant. Qu’il te mette la main sur la cuisse voir! Il mangerait la claque. Est-ce qu’elle dirait ça, ma mère? Est-ce qu’elle dirait au monsieur d’enlever sa grosse main de sur sa cuisse? et que si il comprend pas ça, qu’il a juste à nous laisser sur le bord du chemin, oui,  qu’il laisse faire, qu’on a pas besoin de son aide, c’est ça, qu’il nous crisse patience!

Ma mère dirait pas ça. Elle va dire au monsieur de tourner à droite. C’est ça qu’elle va dire. Elle va choisir de pas voir la main que le monsieur pourrait glisser sur ma cuisse. Parce que ma mère est assise en arrière. C’est comme ça.

 
 
 

4 commentaires


Suzanne
21 oct.

Cette langue qu'on entend...cette petite fille qui a peur...cette maman absente. Ce portrait plein d'émotions. Et tout à coup je me fais la remarque qu'il y a plein d'émotions dans tes textes, plein de petit tableaux qui apparaissent dans ma tête...merci Nathalie.

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NatGar
16 oct.

J'adore te lire. Je suis captivée, intriguée, émue.

Merci Nathalie


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Diane Garceau
10 oct.

Tes textes nous font voyager dans différents univers. Dans celui-ci, tu as très bien su nous faire ressentir la peur de cette petite fille. D'abord le questionnement, puis s'installe l'inquiétude et la peur, on ne fera rien pour me sauver. C'est en te mettant dans sa peau et non pas en utilisant le "elle se demande..." qui rend plus vrai et intense cette situation. Bravo!


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Invité
12 oct.
En réponse à

Merci , Diane, pour ta lecture sensible. Le procédé narratif que tu mets en lumière est tout à fait juste. Si j'avais écrit "elle se demande " ou même "je me demande ", ç'a aurait créé une distance, l'émotion aurait été moins vive. Merci de le souligner, j'avoue que ce n'était pas réfléchi à l'écriture. :)

Nathalie

Modifié
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© les mots dits, Nathalie Nadeau, 2025.

   

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