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Le côté sensé de l'existence

  • infoyoga38
  • 4 juil.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 juil.

J’entends encore

le son creux de son poids percuter la neige

Son corps avait cherché à prendre appui

contre la balustrade

Je veux voir maman

je veux voir l’ours

J’ai enlevé mes mitaines

malgré le froid

je l’ai saisi sous les bras

j’ai resserré mes doigt autour de son corps frêle

Sous le manteau

je sentais son excitation

le rythme de sa respiration

Nous étions appuyés sur le garde-corps

qui permettait une vue en plongée

sur l’ours polaire et son habitacle

On avait reconstitué

dans cet aquarium

une banquise à l’extérieur

Lorsque l’ours plongeait à l’eau

on pouvait le voir nager

derrière une baie vitrée

à l’intérieur du bâtiment

un étage plus bas

au chaud

Souvent

il se tenait sur la banquise

Le point de vue

était mieux à l’extérieur

et puisque Victor insistait

nous étions dehors

seuls

dans le froid

Prends-moi maman

je le vois pas

Je l’ai soulevé

j’ai dû m’y prendre

par deux fois

pour bien le saisir

À travers l’épais manteau

mes mains palpaient

son petit corps

que le tissu matelassé

lisse lustré

rendait fuyant

Le tenir sous les bras

oui fermement

Le tissu

malgré mes mains nues

me glissait entre les doigts

J’ai alors serré

mon torse contre le dos de Victor

pour le maintenir en appui

L’ours en contrebas

demeurait dans un angle trop restreint pour le voir

Il me fallait davantage soulever Victor

J’ai plié une jambe

Victor a posé une botte

puis l’autre sur ma cuisse

Ses semelles durcies par la neige

me gelaient

me crispaient

me rigidifiaient

dans mon effort pour le soutenir

De son pied

il se propulsait

par à-coups contre ma cuisse

Son corps tendu

pour voir l’animal

Je le vois maman

je le vois

Victor s’extasiait

sautillait sur ma cuisse

J’essayais

avec beaucoup d’efforts

peut-être trop

de le contenir

 

Ai-je seulement desserré les mains

Cherché un peu de chaleur

dans les replis de son manteau

Nous étions seuls

dans ce froid

à observer l’ours

Victor ravi

émettait de petits cris

Ces éclats de joie semblaient faire réagir l’ours

qui s’est mis à marcher

de long en large sur la banquise

griffant la neige au passage

de ses lourdes pattes

Victor suivait sa trajectoire

glissait le torse vers la droite

tirait de ses mains sur la rampe

dans l’autre sens

projetait le cou vers l’avant

Tout ce va et vient

sur ma jambe

qui lui servait d’appui

de sol

d’ancrage à son excitation

Victor était difficile à contenir

Et j’avais les mains gelées

Je l’ai déposé

Un instant

pour reprendre mon souffle

reposer ma jambe

La réaction a été immédiate

aucun répit

Victor

le visage renfrogné

ses sourcils froncés

s’est laissé choir sur la neige

Allait-il bouder

Il a plutôt entrepris d’enlever ses bottes

oui dans ce froid

prêt à les lancer

par-dessus la balustrade

J’aurais pu

j’aurais dû

le laisser là

obstiné

gambader pieds nus dans la neige

Car voilà que les chaussettes prenaient le bord

aussi

Victor

si difficile à contenir

depuis sa naissance

me laissant épuisée

parfois aigrie

Il exigeait de moi

Tout et n’importe quoi

J’ai remis mes mitaines

l’ai regardé

un instant

dans les yeux

Remets tes bottes

Ma voix contenue ne l’a pas convaincu

ni mon ton

Je m’entends encore aujourd’hui

lui parler avec douceur

comme si un accès de colère

pouvait le brimer

Or j’aurais pu

élever la voix

nous étions seuls

dehors

dans le froid

j’aurais pu crier à tout vent

tu remets tes bottes !

 

Le désir de revoir l’ours l’a emporté

J’ai secoué ses chaussettes

que je me suis empressée de lui mettre

Il a enfilé ses bottes

et je l’ai repris sous les bras

mon corps contre le sien

Mais voilà que

l’ours s’était retranché

dans un recoin de la banquise

qui nous le donnait à voir qu’en partie

Victor insatisfait

s’est mis alors à appuyer

encore plus fort

contre ma cuisse

avec la pointe de ses bottes

Son corps projeté vers l’avant

il s’abandonnait tout entier à mes mains

Je le retenais avec ardeur

Bien que j’aie gardé mes mitaines

la crainte qu’elles ne glissent sur le tissu

me hantait

Je resserrais mon emprise

le ressaisissais

Il est là l’ours maman

là dans le coin en bas

Oui Victor

un instant

Je voulais le remonter

qu’il prenne davantage appui sur la rampe

Et j’ai senti que j’avais la possibilité de le soulever

encore

qu’il me suffisait de déployer un peu de force

pour qu’il s’agrippe

bien au-dessus de la rambarde

là où le poids de son corps

se trouverait également réparti

entre moi et l’ours

Et c’est dans ce bref instant de suspension

il n’y avait personne sur l’esplanade

la neige comme seul témoin

que j’ai entrevu la légèreté

J’ai entrevu son horizon

le geste qui me la rendrait

ma légèreté

Ne plus retenir

contenir

ne plus faire corps avec Victor

ses exigences

les miennes

les autres

qu’on me débarrasse

légère

je voulais être légère

Ce n’est qu’au moment

où mes mains ont ressenti

un vif soubresaut du corps de Victor

réagir au point de rupture vers la chute

que je me suis ressaisie

J’ai brusquement empoigné Victor par le manteau

j’ai usé de toutes mes forces

pour le ramener

qu’il me revienne

reste

oui reste

du côté sensé de son existence

 

Mes jambes ont cédé

d'effroi

elles ne m’ont plus supportée

Adossée contre l’épais mur de verre de la rambarde

j’ai entendu le rugissement de l’ours

Je voyais Victor dans sa chute

Son corps aurait percuté la banquise

 

Je l’ai étreint

longuement

Je ne sais si ce n’était pas plutôt moi

que j’essayais de rassurer

ou de contenir

Il a rouspété

Tu serres trop maman

Je l’ai laissé courir sur la neige

l'esplanade entière

va

L’ours ne l’intéressait plus

Mais là-bas

là-bas maman  

les phoques

je veux aller voir les phoques

 
 
 

7 commentaires


Suzanne
21 oct.

Quel suspense! On est plongé dans cette inquiétude ...retenant son souffle...avec cette écriture haletante! Et ce moment de vertige de cette maman à bout ...de souffle! Très fort!

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Diane Mc Donald
13 oct.

Merci de nous partager ces beaux moments de lecture. Tes mots tout en simplicité nous propulsent dans un ailleurs. La douceur qui côtoie la violence, le sombre qui se bat avec les éclats de lumière me fascinent. À travers tes écrits, on ressent la puissance et la douleur de s’abandonner à aimer. La mère toute-puissante oscille entre le meilleur et le pire. Et je pourrais continuer… Merci

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Lucie
08 oct.

Suspendu au bout des mots , en pensant au pire qui peut arriver. Merci pour ce beau moment de lecture . J’en veux encore.

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Diane
07 juil.

C'est toujours un plaisir de te lire. Avec des mots justes, tu nous amènes à ressentir tout l'amour maternel, l'oubli de soi, jusqu'à ce bref moment. Une pensée fugace, besoin de légèreté, vite chassée, car malgré les difficultés, cet amour est si fort. Beau texte.

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Suzanne D.
07 juil.

Le poids que l'on supporte ne s'évalue pas toujours par sa pesanteur mais par l'intensité que l'on y met à supporter cette oppression.

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© les mots dits, Nathalie Nadeau, 2025.

   

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