Pense
- infoyoga38
- 3 sept. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 sept. 2024
Je suis au milieu d’un repas. J’ai froid. Cet après-midi, c’était au milieu d’un jardin. On m’a invitée à avancer vers les convives près du peuplier. Ce que j’ai fait. Je l’ai fait pour la mariée, bien que je me serais recourbée comme une feuille s’enroule sur elle-même avant de se dessécher. Je me suis dit fait le pour elle, pour Lily, pense à ses ongles sans vernis, à son regard qu’elle ne maquille pas, ses épaules qu’elle ne courbe pas, pense à vos étés les pieds dans le sable, les enfants endigués dans des châteaux pendant qu’elle te parle, t’écoute, se tait quand il n’y a rien à dire parce qu’il y a l’horizon, pense à vos cafés sur la plage, leur arôme au goût d’embruns.
C’est pour ça que je suis là, au milieu de ce repas assise à cette table. Les chaises grincent sur un plancher fait de larges lattes de bois sur lesquelles frottent les pattes de chaise selon qu’avancent, se lèvent ou se rassoient les invités. La soupe de concombre au premier service ne m’a pas réchauffée, ni le carpaccio au second, j’espère maintenant un plat chaud. Je bois à petites gorgées, regarde les taches s’incruster dans les fibres de la nappe. Les conversations ont cessé de s’articuler autour du temps, la météo incertaine de cet après-midi a fait grand bruit. Les voix s’enflent à présent comme des voiles, on parle de voyage, du tour de la Gaspésie, de rénos peut-être, on verra, ou encore Paris, on parle de lacs, de chalets, de possessions, du taux directeur et d’inflation.
Je fais l’effort d’entrer dans la discussion, je m’entends prononcer quelques phrases, mais mes mots ne sont que des approbations, je ne fais que tenir le fil, assurer ma présence par des oui, des ah bon?! comme on dit bonjour à la caisse à l’épicerie, ça va bien? alors qu’on ne cherche qu’à payer et rentrer chez soi.
On apporte les plats, du bœuf braisé. Je détache un morceau, le mets dans ma bouche. J’apprécie sa chaleur qui se diffuse sur ma langue jusqu’à mon palais. Je mastique longuement, plus qu’à l’habitude. Je coupe de gros morceaux de viande que je mâche, je m’applique à en retirer les sucs, à réduire la chair en purée. J’y mets du temps, de la contenance, parce qu’on ne parle pas la bouche pleine. Parce que me taire m’est plus supportable. Sauf qu’on ne tient pas le silence comme on tient une note. L’absence de mes mots devient vite intolérable. Il suffit d’un croisement de pupilles, il suffit que mes yeux s’enfargent comme à l’instant dans le regard de l’amie d’enfance de Lily assise face à moi, il suffit d’une fraction de seconde, un froissement des regards, pour que j’en ressente l’abrasion. Le croisement des yeux devient rêche, les regards alors deviennent râpeux, les mains comme de l’écorce de pin et sa résine qui colle aux doigts, insiste à trop vouloir adhérer à la peau.
Mais peut-être m’offre-t-elle par l’iris de ses yeux le creux de sa paume pour que j’y dépose mes mots? Ou peut-être son regard s’est-il tendu vers moi pour tenter de cerner la nature de mon silence. Peut-être s’inquiète-t-elle de la façon dont je me vautre dans l’absence de mes mots. Peut-être croit-elle que je l’évite. Peut-être me juge-t-elle : quelle est donc cette manière de s’abstenir, de s’affranchir de toute conversation, de quel droit s’octroie-t-on au milieu d’une fête et des convives à ne pas parler, qui est-on pour se tenir au-dessus des gens, en dehors des discussions? Peut-être pense-t-elle cela, oui. Je ne le sais pas. Probable aussi qu’elle ne s’en fait pas, qu’elle s’en fout. Il y a d’autres invités autour de la table.
Le verre taillé des bouquets disposés sur les nappes rappelle un faste suranné. Les fleurs ont une allure joliment sauvage. C’est là que je pose mes yeux, dans le verre taillé, quand l’amie de Lily me regarde de ses iris bleus et que mes mots tombent en petites flaques autour de ma chaise. C’est là dans le cisaillement du verre que je structure mes phrases, tente de traverser mon opacité.
Quand ma nuque se raidit et que mon regard vacille, cela m’inquiète. Pense que ce hochement de tête qui te désarticule, me dis-je, pourrait trahir ton trouble. Comme une fleur qu’on effeuille à qui ne reste que la tige et le pédoncule. Tu te sens nue. Assise dans cette salle autour de cette table, tu as encore froid.
Les pattes de chaise se retirent maintenant du dessous des tables. Les invités se lèvent, les serveurs desservent, puis enlèvent les nappes dans des gestes amples. On nous demande de quitter la salle le temps de déplacer les tables. Nous nous dirigeons en petites meutes vers l’extérieur. Certains observent le ciel, d’autres reviennent sur le temps qu’il a fait lors de la cérémonie et l’absence de pluie. Quand il n’y a plus rien d’autre à ajouter sur les nuages que pousse le vent, les regards s’abaissent à peu près en même temps, les escarpins de Lily deviennent l’objet d’une curieuse attention. On les détaille, on les scrute, on soupèse leur prix. On spécule sur le moment de la soirée où ils seront retirés, certains convaincus qu’ils ne feront pas long feu, d’autres mettent Lily au défi, car voilà que l’écho de quelques notes rameute tout le monde en dedans.
C’est à ce moment, sur le seuil de la porte, que j’ai pris la mesure de mon pas. Pense, que je me suis dit, au rythme cadencé, aux tables maintenant dispersées, pense au fracas des talons sur les lattes de bois, au dialogue plus serré des corps qui se meuvent, au contact des bras en sueur, à leur peau résineuse, pense à leurs yeux, leurs œillades, pense noir, pense au vide d’une pupille, car ce n’est rien d’autre que cela, un trou, une cavité, une fosse, une béance.
Je reste figée sur le seuil dans le halo d’un lampadaire fixé au bâtiment. Je me décale. Je me désole. Car je recule. Mes pieds bifurquent vers le sentier à droite du bâtiment. Là où le sol est meuble, labouré par la pluie des jours précédents. Je marche. Des herbes hautes caressent mes doigts. Je crois distinguer quelques tiges de chiendent dans la lueur faible. Des pans de ma robe s’accrochent dans des bouts de branches sèches ou des chardons. J’avance dans le sentier, j’éprouve chacun de mes pas, pieds nus maintenant dans la terre sablonneuse. Je sens ses grains qui s’infiltrent entre la peau délicate de mes orteils, la terre couvre mon pied comme une langue lèche une plaie, elle s’étend, atteint bientôt mes chevilles, puis mes cuisses. Elle me charge de son poids jusqu’à la taille, elle me couvre de sable, de terreau, de cailloux gorgés de la chaleur du jour. Elle m’engouffre toute entière. Et moi, je reste, je me laisse m’enfoncer dans la chaleur de ses flancs. Et je cesse enfin d’avoir froid.




Qui n'a pas déjà vécu une situation semblable....
Tu ne fais pas seulement décrire ce malaise, par ta plume tous les sens sont en éveil, tu nous fais ressentir et vivre les inconforts de cette journée.
Beau texte, j'aime ta façon d'écrire.