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Fatigue

  • 21 mai
  • 2 min de lecture

Dans cette salle, les chaises supportent les corps. La dureté des sièges accentuent le temps. Les os de mon bassin enfoncent leur saillie dans ma chair. J’attends. J’attends qu’on m’appelle, j’espère qu’on me nomme, que mes os me tiennent parmi les chaises parmi les corps. Je frissonne. Je crois que je tombe, je me disperse en flaques sur le sol dans la lumière crue des néons.

 

J’aurais voulu qu’il déplie ma douleur

qu’il regarde au-dessus de sa feuille

au-delà des données, des chiffres, des études dont on m’a exclue

(essais cliniques cherchent jeune homme blanc)

je ne suis pas dans ses chiffres

je vois bien que je ne suis pas la courbe qu’il me voudrait prendre

je varie

je fluctue

je frissonne au-delà de sa courbe

 

Entre nous sa feuille fait écran

nos regards s’empêchent l’un à l’autre

je blêmis comme une eau trouble sans éclat

et bien que le sang semble timide dans mes veines

il ne m’auscultera pas

il n’écoutera pas le fracas de mes os qui claquent

 

Il me rabattra sur la courbe de ses chiffres

mon taux est normal

je ne suis pas fatiguée

je ne peux pas frissonner

sur sa chaise, dans son cabinet

vous n’êtes pas dispersée en flaques sur le sol à vous évaporer

 

J’entends sa langue se projeter contre ses dents

j’entends qu’il crache postillonne

vous n’êtes pas fatiguée

non, je ne peux pas

je suis dans l’impasse d’être fatiguée

 

Alors il a ce geste

ses bras se tendent

et me couchent

voilà, reposez-vous ma petite dame

puisque vous êtes si fatiguée

j’appelle mon collègue

il y a longtemps que vous auriez dû le consulter

c’est dans votre tête, Madame

 

Mais vous tremblez

ma pauvre petite dame

il m’enveloppe de son sarrau

de son savoir

me sourit comme à une enfant

un rictus lui pend aux commissures des lèvres

une écume blanchâtre s’agglutine

une bavure

un affront

un crachat sur ma rétine

voyez comme je n’y vois rien


eh! oh!

il y a quelqu’un?

vous vous défilez? j’entends vos pas

il y a quelqu’un dans ce cabinet sur cette chaise?

vous m’écoutez?

je suis seule?

j’ai froid

 

Mais non mais non, ma petite dame

vous suez vous n’avez pas froid

ah bon! je sue?

vous croyez que je sue?

votre collègue, il croit que je sue?

ah

d’accord

 

Et si je sue

oui, pardon

vous pouvez me dire

mes perles de sueur

où sont mes perles de sueur?

ah, je vous embête

je suis si fatiguée vous savez

vous pourriez

excusez-moi d’insister

votre voix n’est d’aucun réconfort mais

vous pourriez le dire

j’aimerais l’entendre

vous pourriez dire : Madame, je ne sais pas

pas ma petite dame, non

Madame

Madame, je ne sais pas

je ne sais pas pourquoi vous êtes fatiguée

je ne sais pas

vous pourriez dire cela

ne dire que cela

vous croyez que vous pourriez?



 
 
 

2 commentaires


Diane
22 mai

Dans ce texte on sens bien la frustration et l'angoisse de ne pas être comprise, d'avoir l'impression d'être une malade imaginaire. Pourtant on connaît bien notre corps et on sent les symptômes. Malheureusement peu de médecins savent écouter et chercher le problème si celui-ci sort de l'ordinaire.

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Chantal
22 mai

Ici au Quebec nous avons d’excellent professionnels de la sante. Malheureusement certain manque d’empatie. Et quand ils sont incapables de nous aider, ils deviennent de simple “mortels” et ca les rend encore plus mal a l’aise. C’est encore etonnant de se faire dire que c’est dans notre tete en 2026…

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© les mots dits, Nathalie Nadeau, 2026.

   

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